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26 octobre 2011

Le découplage entre croissance et détérioration de l’environnement est-il possible ?

Catégorie: EDS - Rio+20

L’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)

Devant la non viabilité des sociétés modernes, l’humanité doit réduire son empreinte écologique tout en assurant aux populations une vie de qualité. Pour atteindre cet objectif, il faut dissocier la croissance économique de l’impact environnemental qui lui est associé, autrement dit, il faut les découpler. Mais ce découplage est-il réalisable ? Selon certains auteurs, le découplage ne serait qu’un mythe inatteignable. Dans une contribution intitulée « Faut-il décourager le découplage ? » parue dans le document Économie du développement soutenable, Éloi Laurent de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) aborde ce sujet à la lumière de l’exemple européen.

Il est généralement admis que l’impact environnemental d’une société (noté I) est directement relié à la taille de la population (P), la richesse individuelle (A, souvent représenté par le PIB par habitant) et un facteur (T) qui traduit l’efficacité de la (des) technologie(s) utilisée(s). Cette relation peut s’écrire sous forme d’une équation, dite IPAT :

I = P × A × T

Le découplage est atteint si l’augmentation de l’impact environnemental croît moins vite que la force motrice qui le génère. On peut ainsi définir deux types de découplage, le premier qui dissocie la quantité de ressources utilisées de la croissance économique, le second qui dissocie l’usage de ces ressources de cette croissance. Le découplage sera dit relatif si I croit moins vite que A alors qu’il sera absolu si I diminue alors que A augmente. Pour s’assurer d’un découplage absolu, il faut que T diminue plus vite que l’augmentation de la population et de la richesse.

Par exemple, I peut représenter les émissions de gaz à effet de serre (GES) émises par l’utilisation des énergies fossiles. Dans ce cas, T représente l’intensité « carbonique » des technologies utilisant ce type d’énergie. Ce terme peut se décomposer en un produit de deux termes, soient l’intensité énergétique (la consommation d’énergie primaire par unité de PIB) et l’intensité carbonique de l’énergie (le niveau d’émission de GES par unité de consommation d’énergie primaire). Cette distinction permet de séparer la consommation d’énergie de l’efficacité énergétique.

Les chiffres du Groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat (GIEC) pour la période 1970-2004 sont peu encourageants puisque, si  la consommation énergétique par unité de PIB et l’efficacité énergétique ont bien diminué, ces baisses n’ont pas compensé l’augmentation de la population et de la richesse. Les valeurs des différents paramètres sont les suivantes :

  • Variation annuelle de la population : +1,6%
  • Variation annuelle du PIB par habitant : +1,8%
  • Variation annuelle de l’intensité énergétique : -1,2%
  • Variation annuelle de l’intensité carbonique : -0,2%

Ce qui conduit à une augmentation des GES de 1,9% annuellement. De tels chiffres expliquent qu’un certain défaitisme entoure la notion de découplage. Cependant, il s’avère que le découplage peut avoir lieu. C’est du moins ce qui s’est passé aux États-Unis à la suite du second choc pétrolier, alors que la croissance économique augmentait de 27% et que les émissions de GES diminuaient de 10%. Mais, il s’agit là d’un cas particulier, tant pour les circonstances que pour la durée.

En fait, un véritable exemple représentatif est donné par l’Union européenne (UE) qui a connu un découplage absolu sur la période 1997-2008 comme l’illustre la figure ci-dessous :

Comparaison de la croissance du PIB par habitant (en pourcentage par rapport à 1997) et de la diminution des émissions de GES (en pourcentage par rapport à 1997) de l’UE entre 1997 et 2008 (Source : Éloi Laurent, « Faut-il décourager le découplage ? » www.ofce.sciences-po.fr/pdf/revue/120/revue-120.pdf).

Quand on considère les différents paramètres séparément (figure ci-dessous), on s’aperçoit que la diminution tient surtout à la réduction de la croissance énergétique même si l’intensité carbonique a elle aussi diminuée :

Comparaison de la croissance des éléments de l’équation IPAT pour les émissions de GES de l’UE entre 1997 et 2008 (Source : Éloi Laurent, « Faut-il décourager le découplage ? » www.ofce.sciences-po.fr/pdf/revue/120/revue-120.pdf).

En ce qui concerne l’ensemble des pays de l’OCDE, on note un découplage relatif en ce qui a trait aux émissions de GES entre 1990 et 2008.

Ainsi, les résultats positifs des pays riches laissent penser que le découplage est d’ores et déjà en passe d’être réalisé. Cependant, la situation n’est pas si simple, car dans le même temps, les émissions des GES des pays en développement (PED) ont explosé. On peut alors se demander si le découplage croissance-carbone des pays développés, et notamment celui de l’UE, n’a pas été réalisé au prix d’un transfert de pollution aux PED. Et de fait, lorsque les émissions sont considérées en termes de consommation et non plus en termes de production, l’UE et les pays de l’OCDE ne sont plus en situation de découplage. Il est donc plus significatif de considérer le découplage net, qui prend en compte les émissions de GES transférés à l’extérieur, plutôt que le découplage brut, qui apparaît dès lors beaucoup moins pertinent.

Le même genre de chiffrage peut être établi pour le découplage entre la croissance et la pollution en général ou le découplage entre la croissance et l’utilisation des ressources. De façon générale, on remarque un déclin de l’utilisation matérielle mondiale, i.e. de la quantité de ressources nécessaire à la production d’une unité de PIB. Plus particulièrement, un découplage relatif croissance-ressource est observé pour l’UE. Mais, là encore, lorsque l’on prend en compte les flux cachés, le bilan est bien moins reluisant.

Malgré ce bilan pour le moins mitigé des pays riches en matière d’empreinte écologique, et malgré le pessimisme de certains, le découplage apparaît comme une notion fructueuse et un outil utile pour opérer la transition vers une économie verte. Elle pourrait ainsi servir de feuille de route pour les états. En dépit de sérieuses réserves, l’UE apparaît comme la région du monde la plus à même d’atteindre le découplage absolu, car sa « culture » d’utilisation modérée des ressources, bien que contrainte, la met en meilleure posture pour réussir le découplage. Et si l’ensemble des pays de l’OCDE veulent atteindre cet objectif rapidement, ils vont devoir investir massivement dans l’économie verte et transférer aux PED, non pas ce que cache le découplage brut, mais plutôt les technologies qui vont aider à atteindre un découplage net mondial.

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Thierry Lefèvre | © Institut EDS

           

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