Le nouveau régime forestier : un gain pour la protection de la biodiversité des forêts

Compte-rendu de la présentation

Épinettes noires (Source : Bureau du forestier en chef)

La Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier qui a été adoptée récemment représente un tournant dans la gestion des forêts au Québec. En insistant sur  la création d’aires protégées et une gestion écosystémique, la Loi peut potentiellement aider à protéger la biodiversité. Elle devra s’appuyer sur les communautés locales et mettre l’être humain au centre des préoccupations.

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À l’occasion de l’année de la biodiversité et à l’approche de la 10e Conférence des parties de la Convention sur la diversité biologique à Nagoya au Japon, l’Institut en environnement, développement et société (EDS) a organisé un cycle de conférences avec pour premier intervenant M. Luc Bouthillier, professeur au département de foresterie de l’Université Laval, économiste et ingénieur forestier. Il est aussi spécialisé en politique forestière et en évaluation environnementale.
Mme Hélène Raymond, journaliste bien connue à La semaine verte, a gentiment tenu le rôle de modératrice à cette occasion.

Cette conférence, présentée par une personne passionnée et passionnante, nous a permis de mieux connaître la forêt du Québec et les enjeux liés à la biodiversité la concernant.

Faits saillants : les caractéristiques de la forêt québécoise

Trois particularités caractérisent la forêt québécoise. Premièrement, son immensité : elle couvre 850 000 km2, ce qui représente environ la moitié de la superficie du territoire du Québec, et est plus vaste que la Norvège et la Suède réunies. Au niveau mondial, la forêt québécoise représente 2% du total mondiale et 12% de la forêt boréale mondiale.
Deuxièmement, la forêt québécoise est principalement nordique. Quatre-vingt cinq pourcent est boréale. Elle est constituée de résineux à 58%, de forêts mélangées à 26% et de feuillus à 16%.

Types de forêts au Québec.

(Source : Bureau du forestier en chef : http://www.forestierenchef.gouv.qc.ca/informations-generales/le-quebec-forestier/).

 

Le rendement moyen de la forêt québécoise est relativement faible, inférieur à 1,5 à 2 m3 par hectare et par an (m3/ha.an). À titre de comparaison, il est proche de 4 m3/ha.an en Suède. Ceci n’est pas nécessairement un inconvénient majeur ; il s’agit simplement d’ajuster les pratiques à cette réalité.

Enfin, la forêt québécoise est essentiellement collective : 86% de la forêt est publique. Au Canada, c’est 93% de la forêt qui est publique, en Suède c’est 25%, et aux États-Unis, 34%. La forêt du Québec est donc un bien commun relevant d’un état-propriétaire, terme auquel M. Bouthillier préfère substituer état-fiduciaire. Cette dernière dénomination rappelle que l’état doit gérer adéquatement cette richesse pour la collectivité.

Cependant, la forêt québécoise est aussi une forêt commerciale : la forêt est amputée chaque année d’une partie de ses arbres, et ce par des intervenants privés, à hauteur de 1% par année. Il est donc de la responsabilité de l’état d’encadrer les pratiques afin de faire prospérer correctement ce patrimoine.

Le nouveau régime de la forêt au Québec

L’industrie forestière est un pilier de l’économie du Québec. Mais c’est une industrie qui est en crise : crise du bois d’œuvre, réduction de la consommation de bois et hausse de la valeur du dollar, crise sociale (pertes d’emplois majeures) et, finalement, crise environnementale. La situation ne pouvait perdurer.

En  avril  dernier,  l’Assemblée  nationale  adoptait  le projet  de  loi  57  sur  l’aménagement  durable du territoire  forestier.  Selon M. Bouthillier, cette Loi (anciennement, Loi sur la forêt), par sa dénomination même, montre une volonté de changer l’orientation de la politique des forêts elle-même, notamment en mettant en avant :
- L’importance de la dynamique fiduciaire (léguer un héritage enrichi)
- Un engagement à appliquer le développement durable
- Une résistance à la tentation d’un retour aux concessions forestières
- La décentralisation

La gestion durable que sous-tend la Loi, fait appel à deux stratégies particulières pouvant potentiellement aider à protéger la diversité biologique : des aires protégées et une gestion écosystémique.

Les aires protégées forestières

Au Québec, il y a 2482 aires protégées forestières, qui représentent 135 000 km2, soit 8,12% du territoire. Ces aires sont des parcs, des réserves écologiques, des réserves de biodiversité, des habitats d’espèces vulnérables et des écosystèmes forestiers exceptionnels. La carte des aires protégées forestières est présentée dans la figure ci-dessous.

Carte aires protégées 2009. La ligne rouge représente la limite dite « nordique ».

(Source : Bureau du forestier en chef, « Évaluation de l'état des forêts et de la performance du Québec en aménagement forestier durable pour la période 2000-2008 » - Section environnement).

Comme on peut le voir, les aires protégées sont très morcelées et principalement situées au nord de la limite nordique. Au sud, elles forment une plus petite surface et sont de tailles modestes, de 1 à 10 km2. La petite taille des aires fait que beaucoup d’espèces se retrouvent à la lisière des forêts tandis que le morcellement nuit à la diversité génétique. Le portait global qui ressort est qu’il faudrait avoir davantage d’aires protégées, qu’elles soient plus grandes et interconnectées.

L’objectif du Ministère du développement durable, de l’environnement et des parcs (MDDEP) est d’atteindre 12% d’aires protégées. Cependant, M. Bouthillier nous incite à ne pas négliger les territoires situés autour des aires protégées, car les écosystèmes ne se cantonnent à pas à celles-ci.

D’ailleurs, il faut réaliser que la vulnérabilité des espèces présentes dans les forêts québécoises est très mal connue. La menace est relativement bien évaluée pour les vertébrés et les plantes vasculaires, mais beaucoup moins pour les invertébrés et les espèces invasculaires (algues, champignons, lichens, etc.). Or, ces deux dernières catégories sont bien plus présentes en terme de nombre d’espèces que les deux premières, de sorte que nous n’avons qu’une vision très fragmentaire des espèces vulnérables dans nos forêts. Cette méconnaissance doit être comblée au plus vite

M. Bouthillier rappelle également de ne pas oublier que l’instauration d’aires protégées n’est pas nécessairement une simple formalité. Elle peut en effet être à l’origine de problèmes sociaux puisque la modification de fonction d’un territoire peut toucher directement les populations locales.

La gestion écosystémique des forêts

L’état de la forêt à changé, notamment entre 1960 et aujourd’hui. En 2010, la forêt apparaît morcelée, simplifiée et rajeunie. Ainsi, la surface de vieilles forêts diminue. La proportion historique maximale de forêts mûres et surannées était de 52 à 70% selon le type de forêt (plus précisément selon le sous-domaine bioclimatique). En 2002, il était de 42% pour l’ensemble du Québec. 

Pour répondre à de tels problèmes, le nouveau régime forestier vise une gestion écosystémique qui a pour objectif de :
- Réduire l’empreinte écologique de l’aménagement forestier
- Réduire l’écart entre les paysages aménagés et les paysages naturels
- Conserver les attributs de la forêt naturelle dans l’aménagement forestier

Elle est basée sur des plans d’aménagements d’unités forestières appelés PAFIT (Plan d’aménagement forestier intégré tactique) et PAFIO (Plan d’aménagement forestier intégré opérationnel), et de plans de développement appelés PRDIRT (Plan régional de développement intégré des ressources et du territoire) et PRDTP (Pplan régional de développement du territoire public).

Selon M. Bouthillier, cette volonté de gestion durable de la forêt est prometteuse, mais elle doit  fondamentalement s’accompagner d’un changement d’attitude. Et la première modification serait d’inclure les communautés locales.

Cette remarque de Luc Bouthillier n’est pas simplement importante socialement. L’implication des communautés améliore grandement la gestion, comme cela a été prouvé récemment. Une étude parue dans la revue Proceedings of the national academy of Science1 (PNAS) montre en effet clairement que, plus la communauté est impliquée, plus la gestion des forêts est durable (figure ci-dessous).


Figure montrant l’importance de l’implication des communautés locales sur la pérennité et la surexploitation des forêts.
À gauche, l’effet du degré d’autonomie sur la quantité de forêts classifiées "durables" ; à droite, l’importance du fait que la forêt soit publique ou privée sur la quantité de forêts classifiées "durables" (1).

Ces remarques rappellent le rôle bénéfique des communautés locales et de l’être humain en général dans la gestion des ressources. Mais la vision de Luc Bouthillier va encore plus loin. Il souligne que le mot autochtone, de auto (« soi-même ») et chtone (« Terre »), désigne intrinsèquement « un individu dont le système de valeur relativise la place de l’humain dans l’ordre cosmique », soit « toute personne qui considère appartenir à la Terre plutôt que l’inverse ». Comme adjectif, ce mot qualifie une personne « qui s’identifie à la Terre », « dont l’appartenance première a pour objet la Terre elle-même plutôt qu’un pays, un état, etc. ». Selon M. Bouthillier, ces définitions inspirantes devraient à la base de nos pratiques forestières.

Conclusion

M. Bouthillier est convaincu que le nouveau régime peut aider à gérer de façon durable les forêts et préserver la biodiversité. Il insiste sur l’importance d’impliquer les communautés afin de rajeunir l’intendance du territoire. Il faut engager les parties prenantes et qu’elles aient des responsabilités. Il serait particulièrement utile de construire des bases de données multisectorielles et élargies. Nous devons investir en savoir, en savoir-faire et en leadership. Enfin, il faut aussi miser sur la résilience des écosystèmes.

Après cette présentation hautement informative et passionnante, M. Bouthillier nous laissé en nous proposant de réfléchir à la phrase suivante : « nous faisons partie de la nature. Refuser de le reconnaître, c’est se condamner à disparaître ».

Liens pertinents :

- Bureau du forestier en chef du Québec : http://www.forestierenchef.gouv.qc.ca/
- Ministère de resources naturelles et de la faune :
http://www.mrnf.gouv.qc.ca/forets/index.jsp

 

 

(1) A. Chhatrea et A. Agrawalb, “Trade-offs and synergies between carbon storage and livelihood benefits from forest commons”, Proceedings of the National Academy of science 106 (2009) 17667–17670 (doi/10.1073/pnas.0905308106).