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Concilier production de biocarburants et agriculture paysanne au Mali: un pari difficile

Au Mali, le gouvernement et les bailleurs de fonds internationaux ont tenté de présenter les biocarburants comme une solution aux changements climatiques. Les résultats obtenus sont toutefois très éloignés de ceux qui étaient espérés.


À l’instar de plusieurs pays africains non producteurs de pétrole, le Mali a misé, à partir de 2007, sur la production de biocarburants afin d’améliorer sa sécurité énergétique et de diminuer les coûts liés aux importations d’hydrocarbures. Le pays a ainsi fondé ses espoirs sur le jatropha, une plante oléagineuse pérenne et non comestible qui produit une huile dont les composés sont exploitables pour l’électrification rurale et la production de biodiesel(1). Le choix de cette culture énergétique a été fait à une période où le jatropha bénéficiait d’un engouement à l’échelle globale en raison des annonces de rendement élevé et d’une prétendue capacité à pousser sur des terres marginales, avant que des rendements décevants ne viennent briser cette image de plante miracle(2)

Des sociétés privées, des ONG étrangères et nationales et des bailleurs de fonds (notamment la Banque mondiale et le Programme des Nations Unies pour l’Environnement) ont ainsi investi au Mali dans des projets de production de biocarburants à base de jatropha, privilégiant, auprès de petits producteurs paysans, un modèle d’agriculture contractuelle comme alternative à la production industrielle, elle-même caractérisée par des appropriations foncières à grande échelle. Les discours de légitimation adoptés par les porteurs de projets s’étayaient sur les soi-disant bénéfices sociaux, économiques et environnementaux des biocarburants à base de jatropha(3). Avec le recul, l’implication des institutions transnationales dans la mise en place des stratégies, des politiques, des recherches et des projets visant la promotion et la production du jatropha au Mali laisse apparaître le déploiement d’un dispositif de gouvernance environnementale globale, dont les effets controversés sont observables tant à l’échelle nationale que locale(4). Il convient d’ailleurs de rappeler que les orientations du gouvernement malien en matière d’application des normes, des cadres législatifs, des règlementations, des mécanismes et des principes de la gouvernance environnementale globale ont bien sûr été tributaires de la contribution financière des bailleurs de fonds étrangers. L’analyse des discours et des pratiques des promoteurs du jatropha au Mali démontre qu’ils ont malgré tout su, face aux critiques dont les biocarburants ont fait l’objet à l’échelle globale, adapter leur stratégie, notamment en ce qui a trait aux questions concernant l’accaparement des terres agricoles et à la sécurité alimentaire des pays du Sud. En préconisant l’agriculture contractuelle auprès des petits producteurs paysans, la question foncière a ainsi été rapidement évincée du débat public. D’autre part, la production du jatropha sur des terres marginales, dans un premier temps, et en cultures intercalaires (alternance entre cultures vivrières et jatropha) dans un deuxième temps, a permis aux promoteurs des projets de jatropha d’affirmer que cette culture énergétique n’entrait pas en compétition avec les cultures alimentaires et que, dans le cas des cultures intercalaires, elle permettait même d’augmenter les rendements, participant ainsi à accroître la sécurité alimentaire des exploitations familiales. Ces arguments ont toutefois été contestés par différentes recherches, en particulier le rapport Jatropha reality check, réalisé au Kenya sur des problématiques similaires(5). Conduite au Mali en 2012 et 2013, ma recherche met quant à elle en évidence le fait que les quatre opérateurs étudiés (Mali Biocarburant, Jatropha Mali Initiative, Mali Folkecenter et GERES) n’ont pas suffisamment tenu compte des particularités territoriales et des réalités vécues par les populations paysannes mobilisées pour la production du jatropha. Dans un contexte où le jatropha a été initialement promu comme une source de revenus supplémentaires pour les producteurs paysans, sa production s’est finalement avérée peu rentable après cinq ou six ans d’exploitation, en raison des faibles rendements et des bas prix d’achat proposés par les structures clientes. Les entretiens que j’ai pu effectuer auprès de 100 producteurs paysans répartis dans 22 villages me permettent ainsi de conclure que, à l’échelle locale, la production contractuelle de jatropha n’a pas produit les effets escomptés en matière de développement rural, en particulier sur le plan de l’électrification. Le prix leur étant payé pour les graines de jatropha n’étant pas attractif, comparativement à celui des autres cultures de rente et des produits vivriers destinés aux marchés urbains, les producteurs paysans du Mali se sont progressivement désintéressés de cette culture. Adoptant des stratégies de résistance passive, telles que la désaffiliation et le désintérêt, les producteurs ont progressivement délaissé les plantations initialement mises en place, laissant aux femmes le loisir de transformer en savon les faibles quantités de graines produites par les plantations abandonnées. Le projet de production de biocarburants a ainsi contribué, de manière inattendue, à redynamiser la fabrication artisanale de savon par les femmes maliennes en zone rurale, lesquelles n’avaient pas été prises en compte dans l’élaboration des projets, alors même qu’elles assuraient la cueillette des graines de jatropha au sein des exploitations paysannes. En valorisant cette utilisation domestique du jatropha, les producteurs ont adopté un choix stratégique, soulignant l’orientation domestique du mode de production paysan et leur engagement préférentiel en faveur des intérêts économiques locaux plutôt qu’envers ceux des projets issus de coalitions d’acteurs nationaux et internationaux. Cette compétition entre les usages énergétique et domestique du jatropha, entraînée par la redynamisation d’une activité traditionnelle telle que la saponification, constitue l’un des éléments que les opérateurs n’avaient pas prévus lors de la structuration de la filière paysanne des biocarburants au Mali.


Références :

(1) Favretto, N., 2014. Powering Mali with sustainable biofuels? Livelihood opportunities and policy challenges of Jatropha curcas. Thèse (Ph. D.). University of Leeds.

(2) Achten, W.M.J. et al., 2010. Jatropha: from global hype to local opportunity. Journal of Arid Environments, 74(1), 164-165.

(3) Brittaine R. et Lutaladio N., 2010. Jatropha: A Smallholder Bioenergy Crop. The Potential for Pro-Poor Development. Rapport. Rome : FAO et FIDA.

(4) Dietz, K. et al., 2015. An introduction to the political ecology of agrofuels. Dans: K. Dietz, B. Engels, O. Pye et A. Brunnengräber (Dir). The Political Ecology of Agrofuels. Londres : Routledge.

(5) Endelevu Energy, World Agroforestry Centre et The Kenya Forestry Research Institute, 2009. Jatropha reality check. A field assessment of the agronomic and economic viability of Jatropha and other oilseed crops in Kenya [en ligne]. Nairobi : GTZ – Regional Energy Advisory Platform (East Africa). www.worldagroforestry.org/downloads/Publications/PDFS/B16599.pdf [consulté en septembre 2011].