Le développement minier à l’ère de la société de l’image

Les enjeux du développement durable évoluent en même temps que les sociétés. Le fait que l’image soit devenue un facteur dominant dans la gestion de nos choix sociaux modifie la manière dont les citoyens doivent défendre leurs intérêts, notamment face aux projets de développement minier.


Le discours des Québécois portant sur le développement minier nous permet de comprendre qu’il y a une différence de point vue majeure sur ce que devrait être le développement économique par l’exploitation des ressources naturelles. D’un côté, il s’agit de prioriser les valeurs sociales et patrimoniales, et de l’autre, de faire valoir les intérêts gestionnaires de rentabilité. Toutefois, ce qui a attiré notre attention n’est pas nécessairement ces enjeux déjà connus, mais plutôt la manière dont s’affrontent ces mêmes enjeux aujourd’hui, c’est-à-dire une recherche de reconnaissance dans les médias afin de correspondre à une vision environnementaliste acceptable (1). Autrement dit, parce que l’image a acquis un statut privilégié dans les médias contemporains, les groupes d’intérêts qui souhaitent être entendus face à un projet de développement minier doivent se soumettre à un passage obligé, celui d’un processus de « gestion de l’image » (9). Par image, nous entendons toutes les interprétations possibles des faits et gestes des citoyens, du gouvernement et des compagnies minières pouvant révéler, aux yeux des publics, leurs intérêts, leurs valeurs et leurs motivations. Ce processus d’interprétation se positionne inévitablement dans le cadre du discours sur le développement durable, notamment dans le contexte de projets de développement des ressources naturelles. Considérant la médiatisation de tels projets, l’acceptabilité sociale est devenue pour ces industries du développement un gage de succès, voire un passage obligé afin de maintenir le cadre législatif favorable mis en place par le gouvernement canadien.

Or, si « l’acceptabilité sociale niche dans les valeurs des intervenants concernés par un projet de développement » (2, p.2), le contexte légal canadien (3) laisse pourtant peu de marge de manœuvre aux citoyens, parce que leur participation se résume, en fin de compte, à des recommandations sans valeur légale dans un projet de développement. L’atout majeur que possède une communauté de citoyens pour faire valoir son point de vue est de créer une image forte en jouant sur la corde sensible de leur situation, de leur environnement social ou naturel, ou encore simplement de leur état d’âme dans les médias (6). Et cela, sans compter que tous les acteurs concernés sont à la remorque des clichés et des stéréotypes qui pèsent sur les mines dans l’imaginaire collectif des Québécois (4). Par exemple, les analyses préliminaires de notre recherche (1) montrent qu’il existe une dynamique singulière entre les centres urbains, comme Montréal et Québec, et les régions de la province. En effet, cette dynamique oppose généralement deux visions quasi monolithiques, les uns considérant les régions comme des « trous » exploités par les industries et les autres voyant les résidents des villes comme des activistes « ignorants » de la réalité régionale (7)
Ces perceptions, en plus de brosser un portrait fortement manichéiste, viennent baliser la manière dont sont présentées les opinions dans les médias lorsqu’un projet de développement minier émerge quelque part sur le territoire (8). À la lecture d’une sociologie des organisations dans le contexte du développement minier, les images mobilisées par les médias deviennent des enjeux pour une construction d’une image favorable auprès de la population. De fait, elle définira la valeur d’une entreprise, d’un groupe de citoyens ou du gouvernement aux yeux de la population. Cette image constitue donc un poids politique important qui donne un levier de pouvoir pour défendre un point de vue et, surtout, des intérêts dans l’aménagement du territoire. 
Certes, les intervenants concernés ne possèdent pas des ressources équivalentes, la plupart du temps pécuniaires (moyens financiers) et langagières (jargon technique), pour maîtriser la construction médiatique de leur image (5). Les stratégies d’influence deviennent donc souvent des joutes inégales pour accéder à un appui populaire, soit l’acceptabilité sociale d’un projet. De plus, cette dernière est une notion qui appartient au monde de l’action et sa légitimité demeure délicate. Dans les faits, les prises de décisions finales pour le développement des projets ne sont pas toujours garantes des ententes conclues lors, par exemple, de comités de suivi (5). Cette réalité nous mène à questionner comment sont traitées les recommandations par les entreprises minières. Est-ce que la force des images mises en valeur dans les médias lors d’un processus d’acceptabilité sociale influence les décisions des entreprises/décideurs? Et si oui, dans quelle mesure?


Références :

(1) Bernard, O., Lavoie, R., 2018. Analyse de la perception des Québécois sur le développement des ressources minérales et comparaison de l’acceptabilité sociale avec le développement d’autres ressources naturelles, Centre de recherche en aménagement et développement, Université Laval. (Document inédit)
(2) Fleury-Larouche, U., 2016. Entre le développement durable et l’acceptabilité sociale. Mémoire (M.A.). Université du Québec à Chicoutimi.
(3) Deneault, A. et Sacher, W., 2012. Paradis sous terre. Comment le Canada est devenu la plaque tournante de l’industrie minière mondiale. Montréal : Écosociété. 
(4) Kirouac Massicotte, I., 2016. Des mines littéraires : étude chronotopique de l’imaginaire minier dans les littératures abitibiennes et franco-ontarienne. Thèse (PhD). Université d’Ottawa. 
(5) Vallières, L., Bernard, O., Bresse, M.-P., Lavoie, R., 2017. Facteurs de réussite des comités de liaison et de suivi des projets de mise en valeur des ressources naturelles et du territoire. Centre de recherche en aménagement et développement. Rapport de recherche. Québec : Université Laval. (Document inédit)
(6) Hjarvard, S., 2008. The Mediatization of Society : A Theory of the Media as Agent of Social and Cultural Change, Nordicom Review, 29(2), 105-134.
(7) Morin, D., 2017. LE BAEQ, la légende et l’esprit du développement régional québécois. Dans : Bérubé, H. et Savard, S., (Dir). Pouvoir et territoire au Québec, depuis 1850, Québec : Éditions Septentrion.
(8) Fortin, J., 2016. Les acteurs de l’espace public, Débat sur le projet de Mine Arnaud. Dans : Martel, G., (Dir) La parole publique, Québec : Les Presses de l’Université Laval.
(9) Harper, D., 2012. Visual Sociology. Oxon (Oxfordshire) : Routledge. 


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