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Architecture hybride : une innovation pour un patrimoine vivant

Le projet d’architecture hybride pour l’Association pour la sauvegarde de l’île de Djerba (ASSIDJE) s’intègre dans une approche manifeste en vue de l’adaptation de l’architecture traditionnelle et de la préservation des paysages uniques. Cette démarche innovante utilise l’approche du système de tenségrité et les opportunités offertes par les outils numériques.


Dans le contexte culturellement riche de l’île de Djerba (Tunisie), l’architecture traditionnelle représente une adaptation claire entre l’homme et son environnement, où la nature et la culture semblent se fondre dans une définition unifiée du mode de vie (1). L’architecture vernaculaire typique de Djerba a une grande valeur et adaptabilité, car elle a été conçue pour compléter ce que la nature ne pouvait générer entièrement par elle-même en termes de besoins humains. Le mode de vie traditionnel des habitants de Djerba était basé sur un rapport holistique au territoire, qui s’est peu à peu réduit avec l’intégration des solutions mécaniques.

La valeur de l’architecture traditionnelle est généralement oubliée par la population locale (2). On assiste à l’abandon de nombreux houchs (maisons traditionnelles), motivé par l’inadéquation de ces espaces de vie avec les pratiques sociales contemporaines. Alors que des bâtiments plus anciens, même s’ils sont parfaitement adaptés au climat particulier de Djerba (3), sont abandonnés au profit de constructions contemporaines, bon marché et culturellement pauvres, il apparaît impératif d’adapter ces premiers au mode de vie moderne de la population. D’un autre côté, certains bâtiments à valeur patrimoniale sont simplement restaurés plutôt qu’adaptés. Dans ce contexte, la simple préservation est inutile si elle ne fait que maintenir un bâtiment existant dans son état d’origine. Au contraire, l’innovation peut participer à cette préservation, là où la préservation elle-même est inopérante.
L’Association pour la sauvegarde de l’île de Djerba (ASSIDJE) est une organisation qui reconnaît la valeur du patrimoine architectural de l’île et s’applique à protéger les principaux sites patrimoniaux, à la fois les paysages naturels et l’environnement bâti. Elle travaille actuellement à faire inscrire l’île sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO en 2020. Pourtant, sa plus grande tâche demeure la sensibilisation auprès de la population locale. Pour ce faire, elle organise des séminaires dans ses locaux. La zaouïa Sidi Abdelkader est un bâtiment à cour intérieure qui offre un espace approprié pour ce type d’activités. L’importance sociale du bâtiment, renforcée par la présence de l’Association et la configuration de la cour, typique aux houchs, en fait un site adéquat pour une architecture manifeste.
La demande de l’Association est de couvrir le patio afin d’augmenter la superficie utilisable du bâtiment et la fréquence des événements qu’il accueille. Les principaux besoins sont la protection solaire et l’imperméabilisation, sans créer d’effet de serre. L’objectif étant de susciter l’intérêt de la population locale, le projet se veut un événement attractif qui augmentera la visibilité de l’ASSIDJE et de sa mission.
Le projet consiste en une architecture hybride, à la fois vernaculaire et innovante (4). Il est inspiré du système de tenségrité, qui est un assemblage qui tend à créer des formes en équilibre avec des câbles en tensions homologues (5). Ce système est léger, économique et autoconstructible. Considérant la valeur de l’architecture traditionnelle, le projet permet d’intervenir sans porter atteinte à l’intégrité de celle-ci, mais ajoute seulement à sa valeur, tout en étant réversible si les besoins spatiaux changent avec le temps. L’assemblage développé permet la création de poutres tenségritaires qui franchissent facilement la portée du patio (Figure 1). La couverture est ensuite assurée grâce à une double protection textile. Le projet a été modélisé grâce à plusieurs logiciels, en débutant avec Rhinoceros et Grasshopper, un outil de conception paramétrique qui permet des modifications conceptuelles en amont, puisque toutes les étapes sont reliées entre elles. L’analyse structurale a été réalisée avec le plug-in Karamba (6). Cela a permis de valider la géométrie et les contraintes axiales.

Ce projet d’architecture hybride exprime l’approche à promouvoir : limiter les nouvelles constructions pour préserver des paysages uniques. Cette démarche est aussi un signe d’innovation en termes de matériaux et d’assemblages, par l’approche du système de tenségrité, mais aussi de nouvelles opportunités offertes par le design paramétrique et les outils numériques. Cette innovation est une solution peu coûteuse et autoconstructible, qui pourrait être utilisée dans de nombreux endroits à Djerba ou ailleurs. Le projet se concrétise comme un événement attrayant qui contribue à répandre cette philosophie : la réponse architecturale ne réside pas dans la construction neuve, mais dans la réhabilitation d’une architecture de qualité.


Références :

(1) Djerbi, A., 2011. L’architecture vernaculaire de Djerba : pour une approche sémio-anthropologique. Tunis : Éditions RMR.
(2) Tobji, H., 2016. Introduction à l’histoire djerbienne. Communication présentée à Guellala, Tunisie.
(3) Dabaieh, M., 2015. Reducing cooling demands in a hot dry climate: A simulation study for non-insulated passive cool roof thermal performance in residential buildings. Energy and Buildings, 89 (15), 142-52.
(4) Barrière, P., 2016. Philippe Barrière Collective (PB+Co), [en ligne]. www.philippebarrierecollective.com [consulté le 25 mai 2017].
(5) Snelson, K., 2012. The Art of Tensegrity. International Journal of Space Structures, 27 (2-3), 71-80.
(6) Karamba 3D, 2017. Parametric engineering & structural modeling for Grasshopper & Rhino, [en ligne]. www.karamba3d.com [consulté le 26 février 2018].