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L’approche par consensus en temps de pandémie

La COVID-19 a revitalisé un appel à la collaboration internationale dans la lutte contre la pandémie, le tout couronné par une résolution consensuelle adoptée lors de la 73e Assemblée mondiale de la santé (AMS). Quel est le poids du consensus comme levier de coopération?


Le 11 mars dernier, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré que la COVID-19 avait atteint le stade de pandémie. Accélérée par la connectivité mondiale généralisée (1), la propagation rapide du virus a mené à une vague de mesures exceptionnelles prises par les États du monde entier. Face à cette situation hors du commun et un avenir incertain, plusieurs conventions internationales ont rapidement été mises en doute, renégociées ou annulées; dans le contexte de la crise, certaines ententes pouvaient même être unilatéralement invalidées (2).

Afin de remodeler le schéma de la coopération internationale qui semblait à risque de s’écrouler, de nouveaux engagements furent pris. Lors de la 73e Assemblée mondiale de la santé (AMS) tenue virtuellement en mai dernier, l’organe directeur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en vint à une entente sur l’intensification des mesures de lutte face à la COVID-19 et sur une revitalisation de la coopération entre les États (3). Un appel à l’accès équitable aux ressources et aux technologies médicales tel qu’un futur vaccin ou le partage de données de recherche sont également au centre de cette entente. L’OMS et plusieurs nations incluant le Canada réitèrent donc officiellement que le moyen le plus efficace et efficient pour gérer la lutte face à la COVID-19 est la coopération à l’échelle mondiale. Ainsi, la volonté de collaboration fait office de consensus mondial malgré un contexte de tensions entre la Chine et les États-Unis et même entre les États-Unis et l’OMS causé par des vagues de reproches sur la gestion de la présente crise et sur le niveau de transparence (4). M. Trump menaçait alors de suspendre la contribution financière notable des États-Unis à l’OMS (4). Dans ce contexte mouvementé, comment interpréter cette promesse de collaboration ? Quel est le réel poids du consensus en tant que levier de coopération internationale ?

Consensus ou « cocensure »

Depuis l’invention de l’expression « consensus de Washington » par John Williamson, l’usage du mot « consensus » s’est multiplié à la vitesse grand « V » et une large polysémie usuelle s’est développée (5). Qu’il s’agisse d’un consensus « mou » où certaines parties n’expriment pas leurs convictions ou d’un consensus dit « solide » marqué par une entente rendu possible grâce aux compromis acceptés par de nombreuses parties, il est clair que le sens du terme est largement affecté par son contexte d’utilisation et par les mots l’entourant (6, p. 45). Il existe donc aujourd’hui une différence significative entre le sens philosophique ou originel et l’usage du mot « consensus », particulièrement dans le domaine du développement et des relations internationales. Ce gouffre séparant le sens philosophique du terme du sens usuel du consensus proclamé en tant que levier de coopération internationale laisse place à une certaine manipulation du sens. Alors qu’est-ce qu’un consensus ? Du latin consentire, un consensus est le fait d’être « d’un même sentiment » (5). Alors, pourquoi nommer « consensus de Washington » cette imposition d’ajustements structurels aux pays touchés par la crise de la dette en échange de l’aide reçue de la part des Institutions de Bretton Woods ? De quelle manière cet événement, profondément marqué par un jeu de pouvoir entre les États-Unis faisant la promotion du néolibéralisme et celles du Sud, peut-il être décrit comme un consensus (7, p. 201) ? La réponse est simple : il ne s’agit pas d’un consensus même si le titre le proclame.

Dans ce contexte et jusqu’à aujourd’hui sur la scène internationale, le terme consensus, au lieu de décrire un processus décisionnel libre entre toutes les parties prenantes, sert une fonction politique qui « est de clore le discours, voire – littéralement – d’interdire la parole » (5). Le sens originaire du mot, se fondant sur la liberté participative, l’écoute, l’acceptation des différences, le respect du meilleur argument et la visée du bien commun, est perdu (5). Logiquement, un consensus n’a jamais besoin d’être proclamé ou titré puisque le sentiment est sincèrement partagé. Cet acte de proclamation du consensus est partie intégrante de la corruption du sens et de l’instrumentalisation du terme. Même si ces critères philosophiques quant à l’objet, aux conditions et à la nature du consensus sont difficilement observables, ils offrent un point de vue plus normatif sur le consensus nous rendant sensibles à ces manipulations politiques faisant paradoxalement du langage un bâillon et du consensus un simple outil, un mot-valise sans supériorité morale.

Négociations, domination et légitimité

En ce qui concerne l’entente de collaboration prise par l’AMS, peut-on affirmer que cette entente fut réellement consensuelle ? À l’ouverture de la 73e AMS, le secrétaire général de l’ONU n’avait pas un portait encourageant à faire de l’unité dans la réponse globale à la COVID-19 alors que plusieurs États préféraient jouer le « blame game » plutôt que de concentrer leurs efforts et partager leurs avancements (8). Comme le diable se cache dans les détails, il faudrait tout de même prendre le temps de se pencher sur le contenu de l’entente et attendre d’en observer les modalités de mise en oeuvre pour éviter de poser un jugement superficiel. Un certain scepticisme est tout de même approprié alors que la résolution pour la reconnaissance d’un futur vaccin contre la COVID-19 comme un bien public mondial fut principalement portée par des géants de l’industrie pharmaceutique tels que l’Allemagne, la France, le Japon, le Royaume-Uni et même la Chine (4) : message encourageant ou motion empreinte d’une crainte de ne pas gagner la course au vaccin ? De façon plus générale, les principes humanitaires dominent rarement le spectre des décisions politiques des États (6).

Ainsi, une prise de position nationaliste telle que prise par les États-Unis, en ces temps incertains, risque d’être privilégiée, explicitement ou non, par plusieurs États au détriment d’une attitude collaborative. De plus, cette position politique, le nationalisme en temps de pandémie, risque d’être populaire lors d’élections de représentants d’États. En effet, la peur, qu’elle soit de la COVID-19 ou de l’Autre, risque d’être un facteur important sur lequel joueront plusieurs politiciens. Chose que nous pourrons probablement observer lors des élections américaines de novembre par exemple. Bref, une situation de crise a peu de chances de générer de nouvelles relations diplomatiques pérennes et l’intérêt national risque d’être privilégié par plusieurs nations du monde (9) ce qui permet de douter du poids du consensus adopté par l’AMS comme levier de coopération. Par exemple, rien ne garantit que l’État qui gagnerait la course au vaccin en ferait un partage équitable à l’échelle mondiale avant de faire vacciner sa propre population en entier ; c’est tout de même ce sur quoi se sont entendus les États membres de l’OMS.

Il est donc aussi pertinent de se questionner sur l’influence des agendas politiques des puissances mondiales et sur leur volonté proclamée de coopération en contexte de pandémie. Plusieurs scientifiques ont aussi soulevé le lien de cause à effet entre le mode de vie des pays industrialisés et l’augmentation des risques d’apparition de virus similaires à la COVID-19 (10). En ce sens, à première vue, l’option réaliste serait de passer une entente internationale dans le but de limiter les effets nocifs de la production et de la consommation puisque la crise climatique est intrinsèquement reliée aux crises sanitaires (11). Or, ceci viendrait par le fait même ralentir les puissances mondiales dans leurs projets de développement économique et dans leur bien-être. Il serait donc plutôt envisageable qu’une proposition soit éventuellement déposée à l’OMS en vue d’une imposition et d’un renforcement des normes et standards sanitaires à l’échelle internationale dans l’objectif de réduire les risques de propagation de maladies (12). Rien n’empêcherait alors de proclamer un nouveau « consensus » sur certaines « bonnes pratiques » à maintenir en santé publique à l’échelleplanétaire ou de lancer une réforme des International Health Regulations (IHR) qui semblaient déjà déficientes lors des épidémies de H1N1 en 2009 ou d’Ebola en 2014. De plus, ces régulations internationales sont, depuis plusieurs années, perçues par plusieurs pays membres de l’AMS comme un outil servant principalement à défendre la santé et le bien-être des nations développées (12). Bref, au-delà même des événements récents reliés à la lutte contre la COVID-19, l’approche par consensus risque à nouveau de servir à des fins de bonne figure ou pire, de contrôle, alors que le passage par des organisations internationales comme l’OMS viendra légitimer de telles actions tout en tentant de catalyser un support par l’élargissement des parties prenantes concernées (13).

Au final, il ne faut pas s’attendre à un changement de paradigme (14) vers une coopération et une collaboration internationale absolue. Il en demeure à nous, la société civile, les universitaires et les chaires de recherche, de rester vigilant et de ne pas tomber dans les duperies des sophistes de la scène internationale qui tentent de dissimuler les enjeux éthiques majeurs auxquels nous sommes et seront confrontés derrière des apparences et des proclamations de « consensus ».


RÉFÉRENCES


(1) Goh, E. et Prantl, J., 2020. COVID-19 is exposing the complexity of connectivity. (en ligne) www.eastasiaforum.org/2020/04/08/covid-19-is-exposing-the-complexity-of-connectivity/ (consulté le 16 août).

(2) Paddeu, F. et Jephcott, F., 2020. COVID-19 and Defences in the Law of State Responsibility: Part I.

(3) World Health Organisation, 2020. WHO Timeline – COVID-19. (en ligne). www.who.int/news-room/detail/27-04-2020-who-timeline---covid-19 / (consulté le 16 août).

(4) Pandelé, Y., 2020. Que retenir de l’Assemblée mondiale de la santé de la semaine dernière ? (en ligne). Heidi News. www.heidi.news/sante/que-faut-ilretenir-de-l-assemblee-mondiale-de-la-sante-de-la-semaine-derniere / (consulté le 16 août 2020).

(5) Lautier B., 2010. Qui ne dit mot consent – qui consent ne dit mot, L’usage du mot « consensus » dans le vocabulaire du développement, Économie et Institutions, 14.

(6) Boudreau, P. et Perron, C., 2016. Lexique de science politique. Chenelière éducation.

(7) Caouette, P., Haslam, D. et Benhmade, A., 2014. Enjeux et défis du développement international. Ottawa, Canada: Les Presses de l’Université d’Ottawa.

(8) Black, C., 2020. UN chief renews call for COVID-19 solidarity as WHO warns “majority” of world still at risk. UN News. news.un.org/en/story/2020/05/1064252 / (consulté le 16 août)

(9) Kelman, I., 2006. Acting on Disaster Diplomacy, Journal of International Affairs, 59 (2).

(10) OCDE, 2020. Du confinement à la reprise: les réponses environnementales à la pandémie de COVID-19.

(11) Collectif de 120 scientifiques, 2020, La prochaine pandémie est prévisible, il est temps de prendre au sérieux la crise écologique. (en ligne) Le temps. www.letemps.ch/opinions/prochaine-pandemie-previsible-temps-prendre-serieux-criseecologique / (consulté le 16 août).

(12) Ross, A., Crowe, S. et Tyndall, M. 2015. Planning for the Next Global Pandemic, International Journal of Infectious Diseases, 38.

(13) Cleveland H., 1963. Crisis Diplomacy, Foreign Affairs, 41 (4).

(14) Igoe, M. et Chadwick, V. 2020. After the Pandemic: How Will COVID-19 TransformGlobal Health and Development? (en ligne) www.devex.com/news/afterthe-pandemic-how-will-covid-19-transform-global-health-and-development-96936 / (consulté le 16 août).