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Les systèmes alimentaires territorialisés comme alternative au modèle agroindustriel dominant : analyse des discours d’acteurs intégrés dans cette transition alimentaire

À l’échelle internationale, l’engouement pour les systèmes alimentaires territorialisés est considérable depuis deux décennies. Au Québec, de nombreuses initiatives illustrent la créativité et l’innovation des acteurs impliqués dans le domaine agroalimentaire territorialisé, de même que la réceptivité des consommateurs face aux produits provenant de cette alimentation responsable et durable(1).


Les conséquences du système alimentaire agroindustriel que l’on connait aujourd’hui ont atteint un seuil où il faut conclure que ce modèle dominant en est à une impasse(2). L’insertion de l’alimentation dans l’économie de marché standardisée fait que les aliments proviennent de zones géographiques davantage éloignées du point de consommation(3). La provenance des aliments consommés, les méthodes de production, de transformation et de distribution priorisées ont ainsi des influences considérables sur l’état de la planète, la santé des êtres humains et la qualité des liens sociaux entre ces derniers(4). Les externalités négatives qui en découlent, telles que la surexploitation des ressources naturelles, la dégradation des paysages et de la biodiversité et l’augmentation des disparités économiques entre entreprises et entre consommateurs sont innombrables et ne cessent de s’aggraver(2)

Dans la trajectoire historique des systèmes alimentaires, le système alimentaire territorialisé est qualifié par Jean-Louis Rastoin, comme la cinquième transition alimentaire inscrite dans un mouvement d’idées marqué par le Sommet de la Terre de Rio en 1992 avec la médiatisation du concept de développement durable(5). Dans ce contexte de la montée des préoccupations à l’égard de l’environnement et du développement durable, les systèmes alimentaires territorialisés tentent de créer une rupture avec le système dominant et ses limites inhérentes dont il n’assume actuellement pas les coûts en valorisant les impacts sociaux, environnementaux et économiques positifs(2). Un système alimentaire territorialisé se définit comme « un ensemble de filières agroalimentaires répondant aux critères du développement durable, localisées dans un espace géographique de dimension régionale et coordonnées par une gouvernance territoriale »(1). Ainsi, les quatre principales caractéristiques d’un système alimentaire territorialisé sont la durabilité par le respect des écosystèmes et des ressources renouvelables, la souveraineté alimentaire par la construction d’une économie de proximité, la gouvernance participative et la responsabilité sociale des entreprises. 

La mobilisation des producteurs, des consommateurs et des autres parties prenantes dans le secteur agroalimentaire de leur collectivité apporte plusieurs bénéfices autant individuels que collectifs. En effet, le système alimentaire territorialisé permet un développement local important puisque la valorisation des ressources agroalimentaires favorise la création d’emplois, l’accroissement des échanges économiques locaux, l’installation de nouveaux agriculteurs, de nouveaux modèles pour la division sociale et spatiale du travail, de nouvelles identités et formes de coopération, des changements dans les relations de pouvoir, la création de richesse sur le territoire et l’attractivité(6). Pour les consommateurs, cela leur permet de renouer un contact direct avec les producteurs, d’être mieux informés quant à la qualité, la provenance et le mode de production des aliments et de retrouver une certaine confiance à l’égard des produits alimentaires qu’ils consomment(7). Pour les producteurs, en plus d’acquérir une certaine autonomie par la commercialisation de leurs produits en circuit de proximité (vente directe, marché public, épicerie locale, etc.), s’intégrer dans un système alimentaire territorialisé leur permet d’accroitre leurs compétences structurelle et entrepreneuriale en termes de marketing et de gestion de la relation avec les consommateurs, les autres producteurs et les différents acteurs de leur collectivité(8). Dans ce contexte, « la reconnaissance du travail fourni est forte, d’une part du fait des retours directs des clients et d’autre part du fait de la fierté ressentie d’être en phase avec ce qui est perçu des attentes sociales en matière de qualité des produits et de protection de l’environnement »(9)

Notre recherche s’est intéressée au concept de système alimentaire territorialisé puisqu’il part d’une hypothèse que les différents circuits alimentaires présents dans un espace géographique forment un système(10). En plus, les systèmes alimentaires territorialisés constituent une nouvelle configuration fondée sur l’intégration locale des filières par des réseaux locaux d’entreprises agroalimentaires mutualisant des ressources et prenant en considération les critères du développement durable(1). Cette mise en valeur des ressources potentielles du territoire ne se fonde pas uniquement sur les composantes physiques, géologiques et pédoclimatiques du lieu, mais est le fruit d’une construction sociale et patrimoniale(11). En effet, les systèmes alimentaires territorialisés s’insèrent dans une trajectoire historique, une transition vers un système alimentaire plus durable et ce à partir d’objectifs interdépendants s’inscrivant dans des dimensions sociales, géographiques, entrepreneuriales, technologiques et éthiques. 

Dans ce contexte, notre recherche s'intéresse à ce processus de construction sociale, plus précisément aux discours des acteurs qui décident de s'impliquer dans un système alimentaire à l'échelle de leur territoire. Elle s’inscrit dans une démarche qualitative où le principal objectif est d’analyser, à la suite d’entretiens semi-dirigés et de rencontres de groupe, les discours de certains acteurs intégrés dans un système alimentaire territorialisé. Il s’agit d’identifier les raisons et les motivations des acteurs de s’impliquer dans ce modèle alimentaire et de caractériser le sens des propos qu’ils tiendront principalement face au concept de développement durable. Partant de l’hypothèse qu’ils déclineront leurs motivations autour des trois dimensions du développement durable, nous nous intéressons également au flou sémantique entourant ce concept. La définition dans le rapport Brundtland est la plus souvent utilisée, mais force est de constater que bien d’autres définitions ont été proposées, suscitant du coup une diversité d’interprétations. 

Pour ce faire, notre territoire à l’étude est la région naturelle de Charlevoix, où deux entreprises innovantes ont été ciblées comme étude de cas. Cette région est facilement identifiable et appréciée au Québec notamment par ses caractéristiques particulières qui en font un lieu géographique, une entité territoriale et un cadre culturel uniques(12). La région de Charlevoix se distingue également par ce qu’elle représente, ou, par ce qui s’écrit ou se raconte à son sujet, autant que par son importance sociale et économique. Plus encore, l’agroalimentaire dans Charlevoix est un créneau qui connait une expansion grandissante où la vision et l’innovation sont à l’honneur. On constate une forte coordination des acteurs qui souhaitent dynamiser le tissu social de la région en favorisant le processus d’intégration des étapes de production, de transformation et de commercialisation des produits alimentaires locaux de grande qualité. De la fourche à la fourchette ou des producteurs aux chefs, le système alimentaire territorialisé présent dans la région de Charlevoix constitue un excellent sujet d’étude afin de mieux comprendre ce mouvement territorial qui tente à la fois de redynamiser son territoire et de pallier aux perturbations environnementales, sociales et économiques du système alimentaire dominant.


Références :

(1) RESOLIS, 2015. Systèmes alimentaires territorialisés en France : 100 initiatives locales pour une alimentation responsable et durable. Journal RESOLIS (4), 56 pages.
(2) Rastoin, JL., 2006. Le système alimentaire mondial est-il soluble dans le développement durable? UMR MOISA, (5), 15 pages.
(3) Pillon, A., 2011. Le système alimentaire : un levier de développement durable pour les territoires sous influence urbaine. Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement, Paris, 97 pages.
(4) International urban food network, 2016. Construire un projet alimentaire territorial : méthodologies croisées. IUFN, 16 pages.
(5) Rastoin, J-L., 2017. États généraux de l’alimentation : une opportunité pour accélérer la necessaire transition des systèmes alimentaires en France, en Europe et dans le monde. Systèmes alimentaires / Food Systems, no 2 : 17-27.
(6) Renting, H., Tk. Marsden, et J. Banks, 2003. Understanding Alternative Food Networks : Exploring the Role of Short Food Supply Chains in Rural Development. Environment and Planning A, 35(3), 393‑411.
(7) Hérault-Fournier, C., Merle, A., et Prigent-Simonin, A. H., 2012. Comment les consommateurs perçoivent-ils la proximité à l'égard d'un circuit court alimentaire?. Management & Avenir, (3), 16-33.
(8) Blouin C., Lemay J.-F., Ashraf K., Imai J., Konforti L., 2009. Local Food Systems and Public Policy : a Review of the Literature, Équiterre and the Centre for Trade Policy and Law.
(9) Mundler P., et Laughrea S., 2015. Circuits alimentaires de proximité. Quels bénéfices pour le développement des territoires ? Étude de cas dans trois territoires québécois. Rapport final de recherche remis au CIRANO. Québec : Université Laval. 124 pages + annexes.
(10) Praly C., Chazoule C., Delfosse C., Mundler P., 2014. Les circuits de proximité, cadre d’analyse de la relocalisation des circuits alimentaires. Géographie, Économie, Société 16(4), 455-478.
(11) Chazoule, C. et Lambert, R.,2011. Ancrage territorial et formes de valorisation des productions localisées au Québec. Économie rurale, 322(2), 11-23.
(12) Perron, N., et Gauthier, S.,2000. Histoire de Charlevoix. Québec : Institut québécois de recherche sur la culture.