Un nouveau type de droit de la nature : L’exemple de la rivière sacrée Whanganui en Nouvelle-Zélande

« Ko au te awa, ko te awa ko au », proverbe māori signifiant « Je suis la rivière et la rivière est moi ».

L’environnement est aujourd’hui l’un des sujets les plus chauds de l’actualité. De plus en plus, les consciences s’éveillent et des actions sont entreprises aux quatre coins du monde, afin de changer la tangente mondiale. Se rapprochant de l’écologie intégrée, le gouvernement de la Nouvelle-Zélande a fait le pari qu’il fallait, pour aboutir aux objectifs de développement durable et de protection de l’environnement, intégrer à la législation différents types de savoirs (1). En 2017, il a donc adopté une loi très particulière, fruit d’une longue négociation entre plusieurs instances politiques et légales, autochtones comme non-autochtones (2). Cette nouvelle loi, nommée Te Awa Tupua – qui renvoie à l’ « ensemble indivisible et vivant, englobant tous les éléments physiques et métaphysiques de la rivière » (3) –, reconnaît la rivière sacrée Whanganui, longue de 300 km, comme une personne morale dotée de droits juridiquement défendables.


Te Awa Tupua

Rédigée en anglais et en māori, la loi est très particulière, autant juridiquement que socialement en ce que le gouvernement reconnaît la cosmologie māori, et donc, le principe d’indivisibilité entre les humains et la terre (5). Pour les Māori, la nature est vue comme un ancêtre, quelqu’un avec qui ils entretiennent une relation d’interdépendance, comme le montre le proverbe māori « Ko au te awa, ko te awa ko au », signifiant « Je suis la rivière et la rivière est moi » (6). Ce qui pour nous représente une bande de terre ou une simple rivière représente tout un monde pour les riverains (7), idée qui correspond mal à la conception occidentale de la propriété. Non seulement cette nouvelle entité est désormais considérée comme une personne morale, avec des droits et des devoirs, mais elle est aussi protégée par deux gardiens, un choisi par le gouvernement et un autre par les tribus locales. Ces derniers veillent à la bonne santé de la rivière et parlent en son nom (8).

Cosmologie māori

Comme mentionné plus haut, les différents éléments de la nature sont considérés comme des ancêtres pour les Māori : « We are defined by our ancestral mountain, our ancestral rivers and our ancestral land. They are the source of our wellbeing – spiritually, intellectually and physically. We do not separate our wellbeing from their wellbeing (…) Nor can we possess them. (…) We belong to them. (…) All the elements of the natural world (…) as well as people and wars are descended from a common ancestor, the supreme god » (9).

Cette relation d’interdépendance s’inscrit dans des relations de parenté inclusives en vertu du principe de whanaungtanga. Ces liens lient les vivants comme les morts, mais aussi la terre, les divers éléments du paysage, l’eau, la faune, la flore et toutes les entités du monde spirituel, dieux inclus. Tous sont connectés par un système généalogique très sophistiqué, le whakapapa (10). Cette interdépendance appelle à des obligations réciproques : la nature prend soin de nous et nous prendrons soin de celle-ci en retour. Cette vision est bien différente de la conception moderne qui voit l’être humain comme étant supérieur à la nature, la modelant et l’exploitant au gré de ses désirs.

Une nouvelle forme de protection

Par la reconnaissance de cette nouvelle entité juridique, le gouvernement a innové en matière de protection de l’environnement, tout en accordant une reconnaissance aux communautés māori. D’une part, la rivière est désormais complètement protégée, autant par la loi que par les locaux. D’autre part, cette reconnaissance fait partie des mesures de réparation du gouvernement néo-zélandais envers les Māori pour les torts subis pendant la colonisation, en leur redonnant un contrôle sur des terres volées au cours des deux derniers siècles. Cette nouvelle loi permet donc de faire le pont entre des préoccupations sociales et environnementales de premier plan. En reconnaissant la cosmologie māori, en utilisant leurs concepts pour décrire la nature dans la loi visant à la protéger, les législateurs ont fait d’une pierre deux coups : ils protègent autant la nature que les riverains. Reconnaître les relations particulières des Māori avec la nature, c’est aussi valoriser leur culture et leur identité. L’exemple de la Nouvelle-Zélande démontre comment l’on peut balancer adéquatement intérêts économiques, sociaux et environnementaux.

Puisque ce genre de loi met l’emphase sur les responsabilités que nous avons envers la nature, nous devrions peut-être nous en inspirer et développer une nouvelle vision de l’environnement et de sa protection. Deux autres fleuves ont acquis le statut de personne morale, soit les fleuves Gange et Yamuna, en Inde. Reste à voir comment ces lois prendront forme concrètement et quels en seront les effets. Le Canada pourrait certainement s’inspirer de cette situation pour le développement de la législation concernant la protection de la nature en lien avec les Premières Nations.


Références :

(1) : Barataud, F., Arrighi, A. (2015). Mettre cartes sur table et parler de son territoire de l’eau : un (en)jeu pour les acteurs ? VertigO. La revue électronique en sciences de l’environnement, 15, (3). (En ligne). id.erudit.org/iderudit/1035877ar (Consulté le 10 juillet 2019).
(2), (4), (7) : Iorns Magallanes, C. (2015). Nature as an ancestor : two examples of legal personality for nature in New-Zealand. VertigO – La revue en sciences de l’environnement, Hors série – 22. (En ligne) journals.openedition.org/vertigo/16199. (Consulté le 7 mai 2019).
(3), (5), (6), (8), (9), (10) : Taylan, F. (2018). Droits des peuples autochtones et communs environnementaux : le cas du fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande. Annales des Mines- Responsabilité et environnement, 92 (4). (En ligne). www.cairn.info/revue-responsabilite-et-environnement-2018-4-pages-21.htm. (Consulté le 10 juillet 2019).


* Auteur :

William Corbin, baccalauréat en anthropologie


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