Dossier spécial - Alimentation et agriculture durables

Caractérisation agroécologique des fermes alternatives québécoises

Le passage à une agriculture durable nécessite une reconception des agroécosystèmes et des pratiques socioéconomiques des fermes. Bien que cette transition se fasse attendre, une poignée de fermes alternatives québécoises emboîtent le pas en adoptant une démarche agroécologique holistique.


Le nombre de fermes qui choisissent l’agriculture biologique est en augmentation. Il est passé de 372 en 2001(1) à 1 846 en 2018(2). Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces changements dans les habitudes de consommation des Québécois et Québécoises, mais celui de la redéfinition de notre régime de valeurs concernant les produits alimentaires et de l’émergence d’une nouvelle économie morale qui y est associée est certainement déterminant(3).

Ce revirement de situation a de quoi créer de l’espoir chez ceux et celles qui aspirent à un système alimentaire durable. Toutefois, bien que l’on puisse se réjouir de ces statistiques, que nous disent-elles vraiment sur la direction que prend le mouvement agricole alternatif au Québec? Les agriculteurs et agricultrices sont-ils des agents économiques rationnels qui cherchent simplement à tirer profit des opportunités d’affaires rendues possibles par l’avènement de nouveaux marchés de niche? Ou, au contraire, assistons-nous réellement à l’émergence d’un système alimentaire qui accorde une valeur fondamentale à la justice sociale et environnementale?

Selon Gliessman(4), l’émergence de systèmes alimentaires durables nécessite la reconception des agroécosystèmes et des relations entre les acteurs et actrices du secteur agroalimentaire qui est au cœur de la proposition agroécologique. Référant initialement à une façon d’aménager les systèmes agricoles selon les possibilités offertes par les écosystèmes (ex. symbioses végétales, compostage, faune auxiliaire, etc.), le concept d’agroécologie a évolué en abordant également les dimensions humaines de la durabilité agricole (ex. équité, gouvernance, construction des savoirs, etc.), positionnant l’agroécologie comme point de convergence pour les différents courants de l’agriculture durable.

Il est donc éclairant d’analyser les pratiques des fermes alternatives du Québec pour observer où elles se situent sur le spectre de la transition agroécologique. À cette fin, un outil d’évaluation composé de 116 questions a été développé autour des principes fondamentaux de l’agroécologie. Cet outil permet de caractériser les pratiques agronomiques et socioéconomiques des fermes selon 12 dimensions qui peuvent être évaluées par une série d’indicateurs spécifiques. Au terme de l’analyse, un pointage sur cent, où cent indique une application holistique des 12 dimensions agroécologiques, est attribué.

Ce questionnaire fut distribué à travers trois réseaux de fermes alternatives à l’hiver 2018 et 34 fermes ont pu être caractérisées. Celles-ci ont été regroupées par classe de pointage et les résultats, présentés à la figure 1 illustrent l’émergence de trois groupes de pratiques.

Les distinctions mises en lumière à la figure 1 sont intéressantes du fait qu’elles permettent d’observer directement la théorie de transition agroécologique de Gliessman(4). Selon cette théorie, la transition agroécologique s’opère en différentes étapes à partir du paradigme actuel qu’est l’agriculture conventionnelle. Dans un premier temps, des pratiques d’efficience, rencontrées fréquemment en agriculture de précision, sont mises en œuvre. Ensuite, des pratiques de substitution, où l’on remplace des intrants chimiques par d’autres produits moins dommageables pour l’environnement, sont mises en place. L’agriculture biologique se situe à ce niveau de transition. Finalement, l’adoption de pratiques de reconception, tant au niveau agronomique qu’au niveau socioéconomique, permet d’atteindre des niveaux de productivité et de subsistance élevés tout en respectant la capacité des agroécosystèmes et des personnes qui en font partie.

Ainsi, dans le groupe C se retrouve des fermes qui se définissent comme conventionnelles, en agriculture raisonnée ou biologique et qui mettent de l’avant des pratiques d’efficience. Par exemple, c’est au sein de ce groupe que la réduction des intrants chimiques est la pratique d’appui à la vie des sols la plus nommée. On y retrouve également les plus grandes fermes, moins diversifiées et qui ont une forte capitalisation, qui relèvent plutôt du modèle agricole conventionnel.

Le groupe B, quant à lui, se situe au niveau de la substitution. Ces fermes mettent de l’avant des pratiques comme le compostage, l’usage de produits autorisés par la certification biologique et les engrais verts. La plupart mettent en marché leurs produits par l’entremise de l’agriculture soutenue par la communauté, ce qui contribue à leur impact social. On retrouve dans ce groupe des fermes maraîchères sur petites et moyennes surfaces et des producteurs de viande.

Finalement, le groupe A se démarque en atteignant le niveau de reconception en ce qui a trait aux pratiques agricoles et socioéconomiques. Les fermes de ce groupe s’identifient à des courants comme la permaculture, la biodynamie, l’agroécologie et l’agriculture biologique. Celles-ci se distinguent en mettant en place de nombreuses pratiques qui permettent de maintenir les cycles naturels des agroécosystèmes. Elles misent sur de multiples aménagements aux différentes échelles de la ferme (ex. plante, parcelle, champ) pour y parvenir. Au niveau social, elles se démarquent également par leurs fonctions diverses, telles que l’éducation, la recherche et l’implication communautaire, qui vont au-delà de l’objectif de production nourricière. 

Bien que l’on observe différents niveaux d’agroécologisation des pratiques chez les fermes du mouvement agricole alternatif québécois, l’enquête réalisée démontre l’existence d’un petit nombre de fermes qui innovent par l’application de pratiques agroécologiques de manière holistique et qui investissent des efforts dans la construction du savoir agroécologique avec un objectif politique d’influencer le système agricole vers la durabilité. Selon Simonneaux et coll.(5), cela constitue un élément de base pour une potentielle transition agroécologique. Alors que tout indique que le mouvement agroécologique est encore dans sa phase embryonnaire au Québec, une plus grande visibilité et une meilleure diffusion de cette approche agricole prometteuse sont plus que jamais nécessaires pour permettre le passage à une agriculture durable.


Références :

(1) Statistique Canada, 2001. Recensement de l'agriculture de 2001 [en ligne]. www.statcan.gc.ca/ca-ra2001/first-premier/regions/farmque-fermeqc-fra.html [consulté le 22 septembre 2018]. 
(2) Conseil des appellations réservées et des termes valorisants du Québec, 2018. Coup d’oeil sur le secteur bio québécois [en ligne]. www.portailbioquebec.info [consulté le 22 septembre 2018]. 
(3) Boulianne, M., 2010. Valorisation des terroirs et économie morale au 21e siècle : le cas des fromages fins du Québec. Cuizine : revue des cultures culinaires au Canada, 2 (2) [en ligne]. www.erudit.org/fr/revues/cuizine/2010-v2-n2-cuizine3902/044350ar/ [consulté le 22 septembre 2018].
(4) Gleissman, S., 2016. Transforming food systems with agroecology. Agroecology and Sustainable Food Systems, 40 (3), 187-189.
(5) Simonneaux, L., Simonneaux, J. et N. Cancian, 2016. QSV Agro-environnementales et changements de société : Transition éducative pour une transition de société via la transition agroécologique. DIRE, 8 [en ligne]. epublications.unilim.fr/revues/dire/773 [consulté le 22 septembre 2018].
 


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